Samedi 14 janvier 2012 6 14 /01 /Jan /2012 10:52

L’été de nos douze ans, c’était l’éternité. 

Cet été si vert qu’on en devenait fou.

Dans la cuisine moite d’un patelin de Géorgie, où cela sent la sueur, le sucre et le beurre des pâtisseries au goût de sable, Frankie, son petit cousin John Henry, et Bérénice, la vieille bonne noire, refont le monde. 

John Henry n’espère rien encore. Sa vie est un émerveillement continu, confondu avec le présent. Bérénice n’espère plus. Pour Frankie, l’héroïne, le rêve d’immortalité prend fin.  

A huis clos, ils sont tous les trois prisonniers à perpétuité de l’éternité estivale.  

Le mois d’août, immobile, au-dessus des âges, et lymphatique, s’écoule comme une eau grasse, même en 1945.

 

http://startnarrativehere.com/wp-content/uploads/2010/12/ethelcarsonjulie.jpg


Frankie Addams est une grande chose au corps de femme. Elle parvient à cet âge où le temps fait son apparition. Une enfant qui n’appartient à aucun club, et qui écrit des pièces de théâtre. Elle préfèrerait ne rien écrire, jouer aux cartes, sortir le samedi soir au Blue Moon, avec les soldats qui voyagent pour se battre, et appartenir à tous les clubs imaginables.  Son nom n’est pas Frankie. C’est Jasmine, celle qui donne envie d’amour aux soldats qui voyagent. Son rêve, c’est se rendre au mariage de son frère. Cela sera un fiasco, la chute trop commune de la maturité, où le fantasme verse dans le réel : la rencontre stupéfaite avec l’échec et la perversion.

Ce roman n’est que cela : l’expression de ce vertige adolescent dont on ne sort jamais tout à fait. Un mélange de rébellion gratuite, de défiance et de fascination apeurée pour l’amour des autres, les voyages, la liberté, et le confort.

Ce mois d’août est celui des temps édéniques, où toute l ‘humanité était vivante, quand on se sait immortel. C’est l’humanité du début de l’existence, et qui s’effritera peu à peu, disparaissant au fil des âges, avec les êtres chers, ou tout simplement connus, croisés, et les fantômes de leur souvenir. 

 

http://www.aymericpatricot.com/dotclear/images/mccullers-rush-franzen.jpg


Douze ans. C’est l’apprentissage de la mort, intempestive, insignifiante et tragique, comme son le cousin John Henry, petite ombre contingente, d’une naïveté tenace, et vite emportée par la méningite. Comme une fausse note. La dernière. Celle qui donne tout son sens à la vie : elle vit le cercueil, et alors elle sut. Il revint la visiter deux ou trois fois dans ses rêves, avec l’apparence d’un mannequin, et ses jambes de cire ne bougeaient avec raideur qu’aux jointures, et son visage de cire parcheminé était légèrement maquillé, et il avançait vers elle jusqu’à ce que la terreur l’empoigne aux épaules et la réveille.


Par Iorol - Publié dans : Arts et littératures
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 7 décembre 2011 3 07 /12 /Déc /2011 07:24

  Voici une compilation de saynètes et d’érudites gloses métaphysiques données par un Borges qui écrit avec le détachement fasciné d’un père de l’Eglise revenu de l’Eternel. Il y a chez lui le scepticisme ironique et distancié d’un berger des âmes qui s’attaque à des mystères à triple fond, avec l’acrimonie appliquée de sa science.

Pour Borges, conviendrait sans doute la réflexion qu’il réserve à l’un des traducteurs anglais des Mille et une nuits :

 

A cinquante ans, tout homme a emmagasiné tendresses, ironie, obscénités et force anecdotes : Burton s’en libéra dans ses notes.

 

Sur la vie et la mort, Borges n’en sait pas plus que la gouape des taudis ; la métaphysique est une tentation égalitaire. Face à l’abîme qui précède et suit notre existence, la foi du charbonnier est aussi séduisante que l’essai du plus cérébral des libres penseurs. 

 

Jorge_Luis_Borges.jpg


  Borges est un grammairien de l’absolu. Il ne sait pas s’encombrer de la tragédie de chair et de sang de la condition humaine. Chez lui, chaque viol, chaque insulte, chaque guerre, chaque estafilade est une insignifiante contingence sur la plus vaste trame de l’inactuel. Si l’existence des hommes n’est que souffrances, mêlées aux tensions de l’égoïsme, de l’amour, et aux aspirations à la vie après la mort, l’existence est avant tout le matériau privilégié de la fiction. Comme si l’humanité n’existait que pour les livres à faire.

Rien n’est plus réel que la fiction ; le conte, tant plébiscité par Borges, est la forme la plus aboutie de la fiction : à la fois concise, efficace et libérée de tout ancrage, colportée dans un vertige où disparaît l’Histoire. En comparaison, le roman, vaste paravent d’une vraisemblance d’opérette, est une gabegie monolithique.

Opposant à Peron, Borges ne le fut qu’en réaction aux vexations que lui avait infligées le dictateur. Le bibliothécaire aveugle de Buenos Aires, fasciné par la pampa, les labyrinthes et les combats aux couteaux, n’est pas de son siècle. Borges a vécu tous les âges sombres, les Antiquités, les Moyens âges, les Empires, son style a frayé avec une préciosité baroque, avant de s’orienter vers un laconisme moins extravagant et mieux maîtrisé. 

 

jorgeluisborgeslasmanos.jpg


Pour saisir Borges en une seule et belle phrase, il faudrait lui appliquer ce commentaire, formulé par lui-même à propos de l’un de ses personnages : 

 

Mir Bahadar Ali, nous l’avons vu, est incapable d’éviter la plus grossière tentation de l’art : celle d’être un génie.


Par Iorol - Publié dans : Arts et littératures
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés